Paroles de détenus

 

« Qu’avons-nous vécu avec les gars ? Certes nous les aidons dans leurs démarches d’insertion sociale et professionnelle, mais le plus important est leur reconstruction intérieure. « A quoi sert d’avoir une belle maison, un travail, si c’est fondé sur du sable (drogue, alcool) ? » leur disait Jacques. Il faut s’occuper des fondations et pour cela transformer son cœur. »

                                                                                                                                                   Jacques et Geneviève, le bon Larron

 

 chaines brisées

« Un marginal est un homme qui a subi une carence affective, éducative, instructive, sociale, culturelle, spirituelle. A cause de cela, il va en prison et quand il en sort, le contexte social, affectif est encore plus appauvri lui aussi. Il faut rajouter d’autres pauvretés : il est devenu un handicapé mental de la volonté, il a perdu le goût de l’effort physique et mental. Il a subi, en prison, une atrophie mentale, une sclérose du vocabulaire, un appauvrissement des ressources physiques, il est amoindri, il ne tourne qu’à 10% de ses possibilités de base qui, elles-mêmes, sont carencées. A sa sortie, il a le désir, la sincérité, la volonté de s’en sortir, il ne le peut pas, il n’en a pas les moyens, la volonté, la maturité, l’instruction, l’éducation, etc.[1]  J. VAN THUYNE, Je veux que tu sois mon père, Fayard, janvier 2000, p. 150.

« Je suis à un mois de la sortie, j’ai peur ! Il y a trop de personnes qui ont peur de sortir : se dire « je suis bien ici », c’est grave ! On nous enferme tellement dans notre passé qu’il semble qu’il n’y ait plus d’avenir possible. Quand je sortirai, les autres en me serrant la main, penseront toujours que j’ai été un taulard. La prison produit des pestiférés dont la société se garde avec précaution. A notre sortie, à nous de nous débrouiller pour trouver un travail ; c’est très dur, vu le passé carcéral : la prison, ça fait un trou dans notre C.V.…. On ne compte pas les questions que se pose un détenu libéré. Il est impossible de mesurer ses craintes. Le monde lui reste étranger et l’étrangeté est toujours source d’angoisses. On nous empêche de nous projeter dans l’avenir : ton passé te poursuit toujours ! … [2] » La peine et le pardon, le cri des détenus, op. cit, p. 48

prison

« Je suis rentré chez moi et les miens étaient présents. Mais combien sortent sans être accueillis ! Ce support affectif est un réconfort primordial : d’emblée, vous vous réinstallez dans vos « murs » avec moins d’appréhension. Les jours qui ont suivi ma sortie furent moins euphoriques. Le quotidien est semé de difficultés pour un ancien détenu. Par exemple, il est difficile de reprendre le volant de sa voiture. Il faut surveiller son discours pour ne pas utiliser le jargon de la prison. Il faut aussi redevenir pudique dans son espace de vie (wc, douche…). Ces détails montrent la déstructuration résultant de l’enfermement. En voici d’autres : répondre à la sonnerie de la porte, aux communications téléphoniques, s’occuper d’un animal familier, de la gazinière, la machine à laver… Sortir de son domicile n’est pas aisé, à cause du regard des autres. Et puis, toute infraction, même bénigne, provoque l’angoisse. On se sent citoyen de second rang. La pression sociale qui pèse sur un ancien détenu est forte dans ce climat sécuritaire entretenu par les médias. (…) Une fois sorti, il faut redevenir un homme (ou une femme) dans toute sa mesure. Pouvoir avoir des sentiments, des émotions et aussi des joies, des plaisirs. Je crois que c’est une étape incontournable pour tenter d’éloigner la prison de soi mais aussi et surtout pour ne pas céder aux tentations de la récidive. Il s’agit de remettre en marche des parts de soi-même occultées durant l’enfermement. Lorsque je suis sorti, je me suis promis de parler de ceux qui restent. Pour cela, j’ai gardé des relations avec quelques personnes que j’appréciais et avec des gars qui ont été libérés. J’ai des contacts écrits réguliers avec quelques détenus pour leur montrer qu’ils ne sont pas oubliés, qu’ils existent encore et sont dignes d’une correspondance, donc de respect. Mais j’y trouve aussi un intérêt, car ce contact me permet de ne pas rompre brutalement avec une période récente de ma vie. Je reste aussi en contact avec deux personnes sorties dans les mêmes périodes que moi et avec lesquelles j’ai fait du théâtre au Centre de Détention. Le point commun de nombreux anciens détenus est de ne plus avoir de projets pour commencer à se reconstruire. Ils portent encore le poids des années marquées par un manque d’initiative et d’esprit créatif. A la sortie, la solitude est très présente et il faut faire des efforts pour vraiment se réinsérer. Je pense à un ancien avec lequel j’effectuais toutes mes promenades, qui… » [1]  Simon M., Le Courrier de Bovet, op. cit, p. 15.

 

Tout l’enjeu de la réinsertion dépend de la préparation à la sortie réalisée en prison mais aussi de l’accompagnement du détenu à l’extérieur. Tout le travail réalisé pendant la détention pourrait être réduit à néant s’il n’était pas soutenu et aidé, au moins encore pendant un certain temps[3]. Le sortant de prison doit tout réapprendre, et ce, proportionnellement à la durée de sa détention. D’une vie totalement organisée par le règlement intérieur, il doit passer soudain à une vie où il doit refaire  l’apprentissage des usages sociaux. Il doit réapprendre l’autonomie et la responsabilité. Le détenu a conscience de sa fragilité psychologique à sa sortie de prison. Il exprime fréquemment sa peur du « dehors », ses craintes de reprendre une vie de famille, de se débrouiller seul pour retrouver un emploi, un logement, pour effectuer des démarches administratives. Le plus difficile à supporter est la solitude, surtout pour celui qui n’a pas de famille ou d’amis : « Tout seul, je serais retombé dans la délinquance.. » » Extrait du témoignage de Serge  présenté au paragraphe 2.5.1.

 

L’insertion signifie à la fois un travail de restauration ou de restructuration des identités, de recomposition du réseau de relations de la personne, un nouvel ancrage dans le tissu social, un échange et un lien entre la personne et la société. En ce sens, cette définition rejoint celle d’une partie des aumôniers : si le bien-être matériel acquis par le travail et le logement, est la manifestation la plus tangible d’une insertion réussie, il doit être relativisé au regard de l’importance de la socialisation des individus. Ces aumôniers repèrent trois notions fondamentales : le besoin de travail, la nécessité d’un logement, et l’envie de relations sociales. Mais, pour eux, là où les professionnels de la réinsertion se trompent, c’est dans la démarche d’insertion qui pose le travail et le logement comme priorités. Le père L. précise même que « le chrétien qui aime et qui est aimé peut survivre dans la rue en se débrouillant. Mais il ne peut pas vivre s’il n’a pas un réseau de relations ». Poussant le raisonnement plus loin, un aumônier se réfère à la notion de « citoyenneté » : la réinsertion, c’est pour quelqu’un qui a un jour dévié d’une trajectoire, arrive à devenir un citoyen à part entière. L’absence de relation à autrui est la marque de la plus grande pauvreté qui soit : la solitude. De plus, être inséré par une citoyenneté reconnue, c’est accepter les règles édictées par la société. Pour lui, on ne devient pas citoyen seul, mais avec et dans la société. Ces arguments reprennent en fait la théorie de la sociabilité naturelle de l’Homme dispensée par la doctrine sociale de l’Église [4] ». L. LELOUP, La place de l’aumônier catholique au regard de la réinsertion des détenus, mémoire, ENAP, CIP 1, 1997

Un directeur de CD exprime aussi l’importance de ce sentiment d’être aimé pour exister et être sauvé : « Il est souvent difficile de comprendre pourquoi tel homme triomphe à la fin de sa mauvaise étoile pendant que tel autre retourne sans cesse à ses ténèbres. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’un regard, un silence, une parole au bon moment peuvent sauver un être, parce que, à ce moment, il a senti qu’on l’aimait, et qu’il n’était pas tout à fait inutile sur cette Terre[5]« . J.-L. DAUMAS, directeur du CD de Caen

 

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[1] J. VAN THUYNE, Je veux que tu sois mon père, Fayard, janvier 2000, p. 150.

[2] La peine et le pardon, le cri des détenus, op. cit., p. 48.

[3] « Tout seul, je serais retombé dans la délinquance.. » » Extrait du témoignage de Serge  présenté au paragraphe 2.5.1.

 [4] L. LELOUP, La place de l’aumônier catholique au regard de la réinsertion des détenus, mémoire, ENAP, CIP 1, 1997

[5] J.-L. DAUMAS, directeur du CD de Caen.


Isolement carcéral: « J’étais comme un cafard qu’on peut écraser d’un coup de talon »

Article édité et mis en une par la rédaction

Par Emilie Tôn, publié le , mis à jour le
Un homme debout, écrit et mis en scène par Jean-Michel Van den Eeyden, retrace les années de prison et d'isolement de Jean-Marc Mahy qui interprète son propre rôle.

Un homme debout, écrit et mis en scène par Jean-Michel Van den Eeyden, retrace les années de prison et d’isolement de Jean-Marc Mahy qui interprète son propre rôle.

Leslie Artamonow/Théâtre de l’Ancre

Jean-Marc Mahy est encore adolescent lorsqu’il plonge dans l’univers carcéral. Condamné à perpétuité pour le meurtre de deux personnes, il passe dix-neuf années derrière les barreaux dont trois en isolement au Luxembourg. De ces trois années, il en sort transformé. Il raconte.

 

Jean-Marc Mahy n’a que 17 ans et demi lorsqu’il est condamné pour un vol avec violence, coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Il entre en prison en décembre 1984 et s’évade deux ans plus tard, avant de se faire arrêter une nouvelle fois, pendant sa cavale, au Luxembourg. Cette fois, il prend la perpétuité et est emprisonné dans le grand-duché -dont trois ans en isolement- jusqu’en 1992, puis en Belgique jusqu’en 2003.

Depuis sa sortie de prison, Jean-Marc milite en faveur de l’abolition des cellules d’isolement. Educateur, comédien et défenseur des droits de l’homme, il revient sur son expérience, sa reconstruction et tente de tirer des leçons du passé.

« Trouver de tout, sauf de l’aide »

Quand je suis arrivé à la prison de Schrassig (à quelques kilomètres de la ville de Luxembourg, NDLR), j’ai bien senti que l’évasion et les coups que j’avais portés au gardien pour m’enfuir n’étaient pas oubliés. A ce moment, je ne savais pas encore que j’avais tué un gendarme. Escorté par six surveillants à travers un dédale de couloirs, je suis amené dans « le bloc E ». Les fouilles se multiplient. J’arrive devant une affiche sur laquelle est inscrit: « Vous rentrez comme un lion, vous sortirez comme un mouton. » Une autre affiche, beaucoup plus grande, s’impose avec son fond orange et ses lettres noires: « Vous pouvez trouver de tout ici, sauf de l’aide. » J’allais bientôt en comprendre la signification.

La cellule était très moderne et totalement aseptisée. Dès mon entrée dans ce qui sera mon unique lieu de vie pendant les trois années à venir, les gardiens me tapent la tête contre la table et préviennent: « Si tu dis un mot, on te fracasse. » Je suis encore fier lorsqu’ils m’amènent au palais de justice le lendemain matin. Je me prends pour Jacques Mesrine jusqu’à ce que le juge m’explique que j’ai tué un représentant des forces de l’ordre dans l’exercice de ses fonctions. Je suis abasourdi, comme si un poids d’une tonne m’était tombé dessus. Je comprends mieux le traitement auquel j’ai eu droit depuis vingt-quatre heures, et déduis aussi que ce traitement va s’intensifier et durer.

Provocation, humiliation et mise à mort

L’isolement a été pensé par l’administration pénitentiaire avec pour but de faire mal sans frapper le détenu. Deux étapes: d’abord pousser l’individu vers la folie, puis vers la programmation de sa propre mort. Je suis directement passé à la deuxième étape, après vingt jours d’isolement sans visite, sans courrier, avec cinq fouilles musclées par jour. Ce n’était pourtant que le début.

Pour moi, chacune de ces années d’isolement a été une phase. La première est l’année de la provocation: on te pousse à bout et tu ne dois rien dire. La seconde est l’année de l’humiliation: tu es comme un cafard qui rampe au ras des murs et que l’on peut écraser d’un coup de talon. Et la dernière, c’est l’année de la mise à mort: les murs sont noirs, c’est comme une cuisine de l’enfer où l’on prépare le plat de la dernière chance.

Selon un chercheur américain, qui a travaillé sur l’impact de l’isolement sur le cerveau, les zones dédiées à la douleur physique sont activées après plusieurs années d’isolement pour déclencher la douleur psychologique. Pour moi, c’est au cours de cette dernière année que les symptômes physiques apparaissent: j’avance au ralenti, je suis dans la ouate, la pièce semble bouger constamment, l’isolement est sensoriel -comme le dit Ulrike Meinhof, de la bande à Bader, que l’on a retrouvé pendue dans sa cellule après un isolement total.

Tous les jours se ressemblent. Le temps est beaucoup plus long, le seul moyen de lutter est de se mettre en état d’anesthésie. Comme je le dis dans Un homme debout (pièce coécrite avec Jean Michel van Den Eeyden, metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Ancre à Charleroi, NDLR): « L’ennemi qu’est la solitude est une arme terriblement dangereuse à apprivoiser pour celui qui ne sait pas la gérer. »

A la sortie, j’étais terrorisé

Le temps est passé, mais les séquelles restent. Quand je suis sorti de l’isolement pour retourner parmi les autres détenus, j’ai eu peur. Je me suis retrouvé au milieu de 150 personnes qui attendaient pour aller travailler. Tous me saluaient alors que je ne les connaissais pas, il y avait plein de voix et de visages différents. J’étais terrorisé.

En trois ans, je n’avais été que deux fois au préau -quatre mètres carrés, avec un grillage au-dessus- dont une fois où j’étais persuadé que j’allais me noyer dans la pluie. Et là, dans la cour au milieu de tout le monde, j’ai marché 25 mètres avant que mes jambes ne lâchent. Le fait d’avoir été confiné pendant trois ans dans un espace aussi réduit m’avait fait perdre mes repères spatiaux. Quelques jours après, alors que je jouais au foot, j’ai tenté de frapper dans une balle qui était trois mètres plus loin.

Militer et se reconstruire

Les choses sont doucement revenues à la normale, mais je ne pouvais pas me taire, pas après que mon voisin de cellule est devenu fou. Il s’est sectionné la langue avec les dents. Il n’avait rien à faire, il ne savait pas lire et écrire alors que moi, j’avais la culture, avec les livres et la radio. Avec Amnesty International, nous avons dénoncé les conditions de détention inhumaines dans ces cellules. J’ai été le premier à porter plainte en invoquant l’article 3 des droits de l’homme, sur la dignité humaine, dix autres détenus ont suivi. Amnesty a finalement obtenu la fermeture des cellules d’isolement de Schrassig.

Lorsque la Belgique a accepté -après de longues négociations avec le Luxembourg- que je termine ma peine sur son territoire, le procureur m’a averti: si je tentais de m’échapper, les gardes avaient carte blanche pour tirer, sans sommation. Heureusement, j’avais un autre plan: faire des études. Dans les six années qui ont suivi, j’ai passé six diplômes.

Aujourd’hui, je me suis reconstruit. J’ai une femme depuis onze ans, je vois régulièrement des amis et je travaille avec une force mentale incroyable pour mettre en place des projets pour les autres, mais j’ai beaucoup plus de mal à m’occuper de moi. J’ai beaucoup de reconnaissance envers ceux qui ont été là pour moi. En décembre, lorsque le documentaire Vers une inconditionnelle liberté (qui revient sur les six derniers mois de liberté conditionnelle de Jean-Marc, NDLR), réalisé par les Français Serge Challon et Vartan Ohanian, a été diffusé, j’ai invité 200 personnes à le voir avec moi. Tous sont venus. D’un point de vue humain, je suis comblé.

Une (nouvelle) vie militante

Je continue à travailler avec Amnesty, pour leur campagne « Stop torture », notamment en soutenant Ali Aarrass, un ressortissant belgo-marocain victime de torture dans une prison du Maroc depuis 2010. A la fin de mon spectacle, je prends toujours le temps de parler de son cas, puisque son seul moyen de se faire entendre est de faire la grève de la faim, ce qui a mis à plusieurs reprises sa vie en danger.

Le monde est parsemé de prisons qui torturent et qui tuent. Les exceptions sont rares. Pourtant, en Écosse, l’isolement a été entièrement repensé avec des équipes pluridisciplinaires, des éducateurs, des psychologues, autour des individus afin d’écouter leurs souffrances. A Schrassig, j’avais aussi un psychiatre, mais quand cinq gardiens assistent à l’échange, ça ne fonctionne pas… Alors qu’ici, on leur apprend à canaliser leur violence, on leur donne les clés pour vivre parmi les autres.

L’essentiel du travail se fait aussi à l’extérieur des prisons. Depuis dix-huit mois, je travaille avec l’université de Liège sur la représentation que l’on se fait de la prison et les clichés, notamment auprès des collégiens et lycéens. Depuis le départ, j’avais envie de leur poser des questions afin de déterminer ce qu’il en pensait avant ma venue. A la question de l’alternative à la prison, sur les 600 questionnaires que j’ai lu, 200 ont répondu: « La peine de mort. » Un autre a dit « qu’on les envoie tous en vacances », mais il avait probablement fumé un joint avant de remplir le questionnaire… Après avoir vu la pièce, posé les questions qu’ils voulaient me poser, seuls cinq maintenaient leur position. Aujourd’hui, on s’en rend compte, parler de tout cela au travers de la pièce, c’est réellement de l’utilité publique.

Vous pouvez suivre l’actualité de Jean-Marc Mahy sur son site Re-vivre.be.

Jean-Marc Mahy jouera Un homme debout au théâtre municipal de Charleville-Mézières le 1er mars. Le documentaire Vers une inconditionnelle liberté sera diffusé au festival Millenium de Bruxelles le mercredi 25 mars.

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