ENQUÊTE SUR L’UNIVERS CARCÉRAL PAR DE JEUNES JOURNALISTES EN FORMATION

 

ÉDITO Entre quatre murs

Dans l’imaginaire commun, le milieu carcéral est la proie de tous les jugements. Les à priori sur l’enfer des prisons pleuvent tant cet univers est vague et mal connu. De plus en plus, les conditions déplorables dans lesquelles vivent les détenus sont dénoncées avec la plus grande fermeté. En parallèle de la vie dans les banlieues, certains spécialistes voient aussi en l’enfermement, une forme de liberté retrouvée. Cela dit, ne pense-t-on jamais à l’après ? La spirale de la délinquance et de la détention n’alimente-t-elle pas la fracture sociale ? Ou alors permet-elle de se reconstruire, préparer sa réinsertion, envisager une nouvelle vie derrière ces murs grisâtres ? Pour trouver ces réponses, nous avons enquêté au cœur du sujet durant deux semaines, au plus près de ses acteurs. L’objectif : retranscrire au mieux la réalité de cette ville dans la ville, en découvrir les moindres composantes et rencontrer ces hommes et ces femmes qui font la prison. Pendant cette quinzaine de jours, nous avons retracé des parcours de vie, sillonné des trajectoires cabossées, décelé des cicatrices bien camouflées. Nous nous sommes plongés dans la dualité parfois rude entre surveillants et détenus. À l’aube de cette nouvelle décennie, familles de prisonniers, visiteurs, associations d’aide et administration pénitentiaire entendent bien unir leurs efforts pour faire bouger les choses. Notre enquête fera office de parloir à plusieurs profils qui avaient besoin de s’exprimer. En sont ressortis des confirmations, des doutes mais également de très belles rencontres. Au travers de ces témoignages, vous vous ferez votre propre avis sur l’enfer des prisons : mythe ou réalité ?

Némo Empis

LEADER

La prison, un enjeu contemporain

Qu’ils soient dedans ou dehors, nombreux sont ceux qui vivent au rythme de la prison. Détenus, surveillants, proches ou bénévoles, tour d’horizon des personnes qui vivent l’enfer carcéral.

Vecteur de clichés et d’interrogations, le monde carcéral fascine. Un intérêt légitime, tant les informations sont rares à s’échapper de ces forteresses froides, où barreaux et barbelés privent de liberté des inconnus dont on n’ose imaginer les visages. Le grand public des couloirs sombres et sales, où le plus faible subit la loi du plus fort, où le simple voleur d’orange se retrouve à la merci du tueur en série. Où les surveillants tabassent les pensionnaires au moindre écart. Des prisonniers vêtus de guenilles rayées noir et blanc.

Aujourd’hui cette image est révolue. La principale souffrance des structures pénitentiaires est la surpopulation. Les maisons d’arrêt, établissements dévoués aux petites peines, débordent. Leur taux de remplissage moyen est alarmant : 135 % cette année d’après le ministère de la justice. Pour preuve, en décembre 2017 selon Le Monde, ils étaient plus de 1500 à dormir sur des matelas au sol. Quant aux différents profils, les criminels plus endurcis sont incarcérés dans des établissements spécialisés (maisons centrales), tandis que les petites frappes garnissent les chambres des maisons d’arrêt. Malgré tout, le confort en prison est envisageable, mais il a un coût. Rallonges à la cantine, télévision, réfrigérateur personnel… derrière les murs, tout s’achète. Et selon l’Observatoire International des Prisons (OIP), 17% des écroués sont en situation de pauvreté carcérale (moins de 50€ dépensés par mois), et ne disposent donc que du strict minimum. Les pensionnaires n’ont droit qu’à deux ou trois séances de sport par semaine, pour autant de passages à la douche. Des chiffres relatifs si l’on écoute Éric Beaudot, premier surveillant en poste à Nice, « Si un détenu a envie d’une douche supplémentaire, on peut lui accorder. C’est un moyen de maintenir une certaine paix sociale ». Un geste pour ce gardien, mais un caprice pour ses confrères, qui dénoncent avec vigueur leurs conditions de travail.

Le surveillant pénitentiaire, gestionnaire de l’humain

Car la prison, c’est avant tout un rapport étroit entre l’homme derrière les barreaux et son geôlier. Des surveillants qui font eux aussi les frais du délabrement des établissements. Salaire misérable, insultes, agressions… Voilà le quotidien de ceux qui ont choisi ce métier. N’en déplaise au gradé niçois, ses hommes de terrain n’ont pas le même avis. Pour la plupart, la « paix sociale » est surtout la porte ouverte à des dérives de plus en plus grandes. Difficile de maintenir l’autorité nécessaire sur un détenu quand il peut obtenir ce qu’il veut de la part de la direction. Et la dégradation du rapport de force pourrait s’aggraver, c’est en tout cas les craintes du personnel de la maison d’arrêt niçoise : « Cette année, on a eu plusieurs agressions de collègues en France [Alençon, Mont-de-Marsan]. Ici, je ne sais pas quand aura lieu la catastrophe, mais on y va tout droit » clame un surveillant furieux devant les portes de l’établissement. »

Chaque vie qui se retrouve prisonnière d’une structure pénitentiaire implique aussi d’autres vies en dehors. Le détenu souffre en captivité et ses proches en font bien évidemment les frais. Dans un pays qui compte 68 000 hommes dans ses prisons, c’est autant de femmes qui se retrouvent seules. Des mères de famille, des conjointes, comme a pu en voir par centaines Annie Burgraeve, fondatrice et présidente de l’association « Parlons Ensemble » qui soutient les familles touchées à Grasse : « Nous sommes là pour écouter les familles et les aider. On écoute les problèmes des mamans, aussi bien financiers que psychologiques ou moraux, mais aussi pour éduquer seules les enfants. Cela peut être terrible pour les gens qui vivent ça pour la première fois. On a souvent des femmes qui se plient en quatre pour satisfaire leur mari, qui lui ne se rend pas compte du travail qu’elles abattent en dehors. »

D’autres associations comme « Trait d’Union – Saint Léonard », basée à Nice et d’inspiration chrétienne comme le Secours Catholique ou la Société St Vincent de Paul, se consacrent à la réinsertion des prisonniers. L’organisme bénévole les accompagne, le temps pour eux de retrouver une situation viable. Jean-Paul, membre de l’association, témoigne de la tâche ardue qui lui incombe : « On fait tout pour aider les détenus, on leur offre un logement, on les assiste dans les tâches administratives… Mais parfois ils ne le rendent pas. Une fois, un de nos protégés a refusé une promesse d’embauche parce qu’il n’aimait pas avoir de patron. On retrouve parfois vide l’appartement qu’on a mis à disposition car l’occupant a embarqué les meubles. » Et le bénévole poursuit : « Qu’on le veuille ou non, la prison est un cocon. Quand ils sont incarcérés longtemps, les prévenus ne sont plus autonomes à la sortie. Il faut reprendre à zéro. Et nos moyens sont limités, car la commune ne peut pas nous aider. »

Maintenir le contact avec le monde extérieur

Une municipalité dont l’action se retrouve restreinte, car les structures pénitentiaires dépendent directement de l’État. Ce qui n’empêche pas toutefois à la mairie de mener des actions. C’est le cas à Nice du programme « Lecture pour tous », qui permet à des auteurs d’intervenir en prison trois à quatre fois par an. Une expérience enrichissante pour les deux bords d’après Philippe Vilain, écrivain reconnu, qui garde un souvenir fort de sa visite : « Paradoxalement, j’ai senti une grande liberté de parole entre ces murs, une sorte de chaleur humaine. Ces interventions sont fondamentales pour eux. C’est toujours une touche supplémentaire du monde extérieur.

» Plus encore que les écrivains, nombreux sont les intervenants extérieurs à franchir les portes d’acier. Moniteurs de sport, aumôniers, visiteurs de prison… Tant de profils divers qui ont choisi de consacrer leur vie à ce monde, et qui constituent un volet de cet enfer.

L’enfer carcéral est bien réel. Mais il est bien éloigné de l’imaginaire collectif, et touche plus d’acteurs qu’on ne l’imagine. Des personnes aux profils divers et variés, qui gravitent toutes autour du même organisme. Plus encore qu’un enfer, l’univers carcéral reste une occasion de redémarrer sur des bases meilleures, si l’on en a la volonté.

Sylvain Granjon

REPORTAGE

L’enfer carcéral : et si c’était eux ?

À six heures du matin, des dizaines de surveillants pénitentiaires bloquent la rotation de leurs collègues.

©Tristan Couvreur

Le 17 décembre, une cinquantaine de surveillants pénitentiaires de Nice et Grasse s’est réunie devant la maison d’arrêt niçoise pour manifester contre la réforme des retraites. L’occasion de faire le point avec eux sur leurs conditions de travail.

« Espérons qu’on ne soit pas délogés trop tôt cette fois-ci » ironise Hervé Segaud, délégué F.O de la prison de Grasse, en allumant une palette en bois. Depuis six heures du matin, les quelques dizaines de surveillants mobilisés s’affairent à maintenir le feu qui bloque l’entrée de la maison d’arrêt de Nice. Vers neuf heures, ils rejoindront le cortège place Masséna en opposition à la réforme des retraites. Pourtant, au crépuscule, les débats tournent plus autour des galères de boulot que de la mesure polémique : «Dis donc Jo, t’as vu comment il m’a parlé le nouveau hier soir ?» Le Jo en question a trente ans de boutique, comme on dit dans le jargon. Du haut de sa soixantaine, il a fait ses classes à Fleury-Mérogis et la Santé, là où séjournent les plus grands criminels français. À Nice depuis 2001, il est l’un des tauliers de la maison d’arrêt. « Les voyous d’aujourd’hui ont bien changé, soupire le solide gaillard entre deux bouffées de Gitane. Avant,le rapport de force était sain, il n’y avait pas de rancune. Aujourd’hui un jeune qui a le tiers de ton âge est susceptible de menacer ta famille. » Dans la prison niçoise, l’archétype du détenu est âgé entre 18 et 24 ans, issu des quartiers sensibles de la ville, comme les Moulins ou l’Ariane. Bien souvent il est tombé pour des petits larcins à courte peine. « La priorité dans les prisons d’aujourd’hui ? La fermeté, affirme Jo. Ici, c’est le Club Med.»

« On doit céder à tous les caprices »

Samira, de son côté, approuve : stagiaire en établissement pénitentiaire depuis trois mois, elle découvre l’univers carcéral et ses mauvais côtés. « Pour un détenu, j’ai toutes les qualités, sourit-elle : maton, maghrébine et femme.» Elle est l’une des rares femmes à être affectée dans les quartiers pour hommes. Drague lourde, insultes, voire contact physique… La trentenaire prend le sexisme de plein fouet. «Pourtant, je préfère quand même être à l’étage des hommes. Au moins, ils sont directs, alors que les femmes sont plus sournoises. » Sur la question du laxisme envers les détenus, Samira abonde dans le sens de son collègue : «Il y a quelques semaines, on a du faire changer quelqu’un de cellule. Comme il n’était pas d’accord, il s’est fait une entaille bénigne à l’avant-bras. Nos supérieurs n’ont pas voulu prendre de risque et ont avorté le transfert. On doit céder à tous les caprices, c’est insupportable. Quelle crédibilité a-t-on? » Éric, quant à lui, travaille à la maison d’arrêt de Nice depuis trente ans, dont cinq en tant que premier surveillant. Pour lui, ces dernières années, un nouveau profil dangereux est apparu dans les cellules : «Les détenus radicalisés se sont ajoutés à la liste de nos problèmes. Souvent plus intelligents que les autres, ils manipulent les plus vulnérables. Ils se sont fondent dans la masse mais font beaucoup de dégâts dans l’ombre. De plus, ils sont formés au combat et ont tendance à impressionner. » Mais ces hommes représentent aussi une menace inquiétante pour le personnel pénitentiaire : « S’ils nous agressent, c’est pour trancher la gorge au couteau.»

Insécurité et insalubrité

« D’ailleurs, les agressions de surveillants découlent directement du problème de sous-effectif » surenchérit Hervé Segaud. En dehors des permanences et des miradors, ce sont moins de dix surveillants qui ont la charge des 600 détenus de l’établissement dans leurs cellules, soit un surveillant pour 80 détenus. Ainsi, si l’un d’entre eux est pris à partie, sa vie est clairement mise en danger. «Si l’on ajoute à ça la hiérarchie officieuse entre les détenus, la situation est d’autant plus complexe. Les meneurs sont plus difficiles à gérer que les autres. Vous savez, la prison, c’est un peu une grande cour de récré.»

Les infrastructures sont aussi un enjeu de poids : de concert, le personnel pénitentiaire s’accorde à dénoncer l’insalubrité des centres de détentions. Avec deux ou trois détenus dans des cellules de neuf mètres carrés, l’entretien des locaux est catastrophique. Entre odeurs corporelles et relents de shit, l’air y est plus que nauséabond. « Nous, c’est notre lieu de travail, souffle un surveillant anonyme. Personne ne devrait bosser dans ces conditions.» Contacté par nos soins, le directeur de la maison d’arrêt n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.

Tristan Couvreur et Vianney Masse

EN CHIFFRES

185

C’est le nombre de structures pénitentiaires en France.

40%

C’est la part du budget annuel du Ministère de la Justice (7,3 milliards d’euros) consacrée au milieu carcéral.

1897

C’est l’année de mise en service de la maison d’arrêt de Nice. Ce qui en fait la plus vieille prison française encore active.

5 QUESTIONS À :

La parole est à Éric Beaudot

Premier surveillant à la maison d’arrêt de Nice depuis plus de vingt ans, Éric Beaudot nous explique les relations entre incarcérés et gardiens.

Comment définiriez-vous la relation avec les détenus ? C’est une relation humaine entre deux hommes. L’un doit surveiller l’autre, c’est tout. Notre mission est de faire respecter le règlement intérieur. Après, il y a une certaine paix sociale installée. Il y a une ligne de conduite à respecter mais on peut se permettre de déborder un petit peu. Par exemple, si un détenu a envie d’une douche supplémentaire, on peut lui accorder. Que ce soit pour le surveillant ou le détenu, les deux savent qu’il ne faut pas abuser.

Les détenus ne sont-ils pas trop durs avec vous? Là encore on s’en sort bien ici, à Nice. A la maison d’arrêt ce sont des petites peines, donc on n’a pas à s’occuper des plus grands criminels. Le souci c’est qu’on manque de personnel. La violence fait partie des risques, les agressions sont ancrées dans notre métier. C’est malheureux à dire mais c’est la réalité.

Les agressions font-elles partie de votre quotidien ?

Quotidiennement, peut-être pas. On se fait bousculer tous les jours quand on ouvre les cellules. Les insultes fusent aussi tout au long de la journée. En revanche, les grosses agressions sont rares, il y a trois semaines un détenu a blessé trois surveillants avec un couteau par exemple. Et ce prisonnier-là a des problèmes mentaux, il est schizophrène. C’est un problème majeur ici. On a des détenus qui devraient aller dans un hôpital psychiatrique plutôt qu’en prison. Mais on accueille tout le monde, c’est comme ça.

Comment une telle arme a pu rentrer dans l’établissement ?

Les couteaux en céramique, c’est la grande mode. On ne les repère pas lorsque les détenus passent entre les portiques de détection de métaux. Et comment les récupèrent-ils ? Par- dessus les murs. On retrouve une multitude d’objets jetés de l’extérieur dans la cour. Des proches de détenus arrivent à monter dans les immeubles voisins pour balancer des colis.

Avec toutes ces années dans votre métier, vous ne vous êtes jamais lié d’amitié avec un détenu?

Jamais. Ce serait contre le code de déontologie. Un jour j’ai recroisé un ancien prisonnier dans la rue. Il m’a dit bonjour, je l’ai salué en retour mais c’est tout. Je ne peux pas avoir de réels sentiments pour un détenu, je fais seulement mon job. « On se sent délaissés » soupire Éric Beaudot.

Propos recueillis par Adrien Blettery

© Vianney Masse

PORTRAIT

David Barrois, l’évasion par le sport

Depuis vingt et un an, David Barrois intervient comme moniteur sportif à la maison d’arrêt de Nice. Grâce à lui, des centaines de détenus s’évadent de leur quotidien en pratiquant du sport en prison, voire en dehors.

Jogging, baskets aux pieds et sac de sport sur le dos, la première poignée de main est ferme. Ce midi, David Barrois nous accorde sa pause déjeuner. « Je repars à la maison d’arrêt dans une heure, on organise un tournoi de ping-pong cet après-midi.» À son âge, le physique d’athlète de ce solide gaillard peut surprendre. Et pour cause : le quinquagénaire conserve de très beaux restes de son passé de sportif de haut niveau. Membre de l’équipe de France d’athlétisme dans les années 1990, il possède à son palmarès un titre de champion de France du 400 mètres en salle en 1993. Mais passée la vingtaine, un terrible accident de moto stoppe net sa carrière et sonne l’heure de la reconversion. « Un jour, en faisant mon jogging, je rencontre un surveillant de prison spécialisé dans le sport qui s’entraîne à côté de moi. Il m’explique qu’il est formateur et me raconte son quotidien. C’est alors que je décide de m’engager. J’avais envie d’utiliser le sport pour aider les gens.»

Comme tous les autres, le passage par l’école nationale d’administration pénitentiaire d’Agen est inévitable. Après deux postes d’un an au centre de détention de Val de Reuil, puis à la maison centrale de Poissy, David Barrois formule une demande pour la maison d’arrêt de Nice : « Il n’y avait pas de place dans la région où j’ai grandi, le Pas- de-Calais, se souvient-il. En revanche, les établissements de la Côte d’Azur manquaient de personnel, j’ai donc sauté sur l’occasion.» Aujourd’hui, il est l’un des plus anciens de l’encadrement de la prison niçoise, coincée au milieu des collines de Cimiez. David Barrois a la charge des activités sportives de la maison d’arrêt, visiblement avec succès : en janvier prochain, il prendra le poste de coordinateur territorial pour les établissements pénitentiaires de Grasse,Toulon, Nice et Draguignan.

Le sport, une parenthèse vers le monde extérieur

Dans cette prison, les détenus qui veulent s’entretenir ont le choix entre le city-stade, le plateau multisports, autour duquel tourne une piste de 120 mètres, et la salle de musculation. Mais à travers le sport, la vocation de David Barrois est d’emmener ces hommes au-delà des murs de la prison : «Depuis le début de ma carrière, j’ai emmené près de 700 détenus sur des évènements sportifs à l’extérieur de la maison d’arrêt. Mon but est de les faire sortir et de leur faire découvrir quelque chose qu’ils ne connaissent pas. » Canyoning, parapente, marathons, randonnées, le moniteur a à peu près tout fait essayer à ses détenus. D’ailleurs, des souvenirs marquants, David Barrois en a à la pelle : en 2001, il inscrit au marathon de Paris Jacques Bocage, truand de l’époque Mesrine qui n’avait pas mis un pied dans le monde réel depuis vingt-six ans, terrorisé face aux 30 000 partants sur la ligne de départ. Même cas de figure cette année sur le Nice-Cannes, où son détenu a signé un temps de 3 heures 52, «pas mal pour un mec qui s’entraîne dans une cour de prison.» Mais l’un de ses plus beaux accomplissements a lieu en 2013, lorsqu’il emmène un détenu à l’Ironman de Nice, et que celui-ci termine… une heure avant lui : « Mentalement, il était imbattable ce jour-là.»

«Je prends en charge de la même manière le petit délinquant, le violeur ou le meurtrier »

Sa vision de la prison est bien loin des stéréotypes. David Barrois a aidé des centaines de détenus à se reconstruire au cours de sa longue carrière. Il n’est pas rare qu’en ville, certains visages familiers l’arrêtent pour discuter et le remercier. « Les gens pensent que lorsque l’on est enfermés en prison, on ne peut rien faire, regrette l’entraîneur. Pour moi, c’est un moment où l’on peut réfléchir à ses erreurs et qui peut devenir un tremplin : certains y passent des diplômes, apprennent à conduire, se découvrent des vocations d’athlètes… » Mais une chose est sûre, David Barrois ne marche qu’avec les motivés : « L’enfer carcéral, c’est toi qui t’y mets. Si une fois enfermé, tu fumes du shit et tu regardes la télé toute la journée, personne ne viendra t’aider. » Autour de lui, pas toujours facile de faire accepter son quotidien : « Cela peut choquer, notamment dans la famille, mais je prends en charge de la même manière le petit délinquant, le violeur ou le meurtrier. Mon métier, c’est de les entraîner, point à la ligne. Si je commence à faire des distinctions, je peux changer de boulot. » D’ailleurs, David Barrois, malgré le respect glané au fil des années dans la prison, n’oublie jamais à qui il a affaire. Car des anecdotes amères, le moniteur en a aussi : «Le plus dur, c’est lorsque la confiance est trahie, avoue-t-il. Il m’est arrivé de retrouver des détenus bourrés après un marathon Nice- Cannes parce qu’ils avaient volé des bouteilles au restaurant.» Dans sa carrière, seuls deux détenus ont refusé de rentrer à la maison d’arrêt après une sortie. Parmi tous les hommes qu’il a accompagnés, certains ont passé plus de temps avec lui au cours de leur vie qu’avec leur famille. « Pour certains, je suis un peu « tonton »» Et malgré les installations vieillissantes et la surpopulation de l’établissement (deux fois plus de détenus que de places en cellule à Nice), David Barrois continuera de se battre pour épauler son prochain : « Ces gens n’ont connu que des échecs au cours de leur vie. J’espère les aider encore longtemps à accomplir de belles choses.»

Tristan Couvreur

INTERVIEW

« La première nuit, je n’ai pas arrêté de pleurer »

Christophe fait partie de ces détenus qui ont vécu leur incarcération comme un traumatisme. © Ethan Garacian

Depuis près d’un an, Christophe*, 38 ans, revit. Condamné à cinq ans de détention en 2013 pour trafic de stupéfiants, ce père de famille traverse une période de réinsertion et compte bien croire en des jours meilleurs.

Comment êtes-vous tombé dans la délinquance ?

J’ai fait mes premières conneries à l’âge de quinze ou seize ans. On fumait un peu de shit avec les copains après l’école, rien de bien grave. Quand on vit dans un quartier populaire avec un papa absent et une maman qui se casse le dos au travail, on est vite livrés à nous-mêmes. À partir de 22 ans, j’ai enchaîné les petits boulots sans réel succès : grande surface, employé municipal, j’ai même filé des coups de main dans le bâtiment. Arrivée la trentaine, un pote m’a branché sur un boulot, disons… illégal. J’avais une vie de couple stable, j’ai hésité, mais j’ai vite compris que je pouvais gagner beaucoup en en faisant peu. Je n’ai pas su m’arrêter, jusqu’au jour où la police est venue me chercher chez moi.

Comment se sont passées les premières semaines derrière les barreaux ?

J’ai été directement envoyé à la maison d’arrêt de Grasse. La première nuit a été la plus compliquée, je n’ai pas arrêté de pleurer. Par chance, mon codétenu était plutôt sympa, un type autour de la quarantaine, tombé pour cambriolage. Il m’a tout de suite mis à l’aise et m’a rassuré quant à la vie en prison. Psychologiquement, personne n’est prêt : quand on arrive, on se dit qu’on a toute sa peine devant soi. On était en 2013 et je n’allais sortir qu’en 2018, ma fille aurait alors sept ans.

Comment occupe-t-on ses journées dans un établissement pénitentiaire ?

Le petit déjeuner est servi à sept heures et demie et il est obligatoire. Ensuite on se douche et on part en activités toute la matinée (promenade, bibliothèque, sport…). On peut aussi aller au parloir. À midi, on se rend tous au réfectoire pour manger. Pour ma part, j’avais un travail l’après-midi, avant d’aller à la douche sur les coups de dix-sept heures. Le dîner est programmé vers dix-huit heures trente, mais beaucoup préfèrent manger dans leur piaule s’ils ont un réchaud et des provisions. Les matons ferment les cellules à vingt heures. À partir de ce moment, la plupart regarde la télévision jusque très tard. Mon codétenu ne loupait pas une seconde de «Touche Pas à Mon Poste»… Entre les cris des voisins et le son des télés, c’est très difficile de se reposer. Les derniers ne s’endorment qu’à deux heures du matin.

Comment se déroule le travail en prison ?

En ce qui me concerne, j’ai obtenu mon premier job au bout d’un mois. J’ai commencé par servir les repas, puis comme cela se passait bien, je suis allé aider en cuisine. De manière générale, j’ai essayé tous les secteurs possibles, de l’artisanat à la mécanique, en passant même par le maraîchage, mais aucun d’entre eux n’était satisfaisant. Il ne faut pas oublier qu’on est en prison, on gagne une misère et on bosse bien souvent pour les autres détenus. Ce sont des métiers abrutissants, parfois peu valorisants, que je n’aurais jamais choisis en dehors. En revanche, j’ai toujours eu beaucoup d’admiration envers ceux qui arrivaient à faire des études en prison.

Combien coûte la détention au quotidien ?

Beaucoup… Pour avoir un train de vie décent, il faut mettre la main au portefeuille. Tant en termes de nourriture, d’hygiène, ou d’aménagement des cellules, l’administration ne nous met à disposition que le strict minimum. De plus, les prisons sont vraiment sales et mal entretenues, alors on essaie au moins de prendre soin de nos cellules comme on peut. Et tout ça, ce n’est pas gratuit. La première année, j’ai dépensé plusieurs centaines d’euros pour avoir accès au téléphone de la maison d’arrêt et simplement entendre la voix de ma fille. Par ailleurs, sur mes cinq années de détention, la simple location d’une télé et d’un frigo m’a coûté plus de 1200 €. L’administration nous arnaque de A à Z, voilà pourquoi certains détenus continuent leurs trafics derrière les barreaux.

Quel rapport entreteniez-vous avec les surveillants et les autres détenus ?

Parmi les détenus, il y a de tout : des jeunes, des vieux, des mecs de quartier, des délinquants, mais aussi des gens de bonne famille, des cadres… Forcément, il y a des bandes de caïds. Pour que tout se passe bien, il faut les respecter mais aussi se faire respecter. Je n’ai jamais eu à me battre, mais si j’avais dû, je n’aurais pas hésité. La prison, c’est la jungle. J’ai eu beaucoup de mal avec les matons. Ceux que j’ai côtoyés ne nous respectaient pas et certains nous prenaient pour des moins-que- rien. Pour me blesser, l’un d’entre eux a insulté ma fille un jour où je rentrais de parloir. Il ne l’aurait jamais fait en dehors.

Comment se sont déroulées votre libération et votre réinsertion ?

Le jour de ma sortie a marqué le début d’une nouvelle vie. Ma famille ne m’a jamais lâché, alors j’ai compris qu’il fallait faire table rase de mes bêtises pour les rendre fiers. La réinsertion professionnelle n’a toutefois pas été facile : avec mon casier judiciaire, les trois quarts de mes entretiens d’embauche n’ont mené à rien. On dit qu’en France, les détenus sont accompagnés après leur sortie, mais cela me fait bien rire. Une conseillère m’a proposé trois postes en mairie dont personne ne voulait. Aujourd’hui je suis livreur dans une entreprise d’agro-alimentaire, un boulot que j’ai trouvé seul. Le plus important c’est que tous les soirs, je puisse serrer ma fille dans mes bras

Ethan Garacian

Jean Lesparre est aumônier pénitentiaire depuis six ans à la maison d’arrêt de Nice. Entré dans les ordres à l’âge de 38 ans, cet homme aux multiples vies use de sa foi et de son parcours pour aider les détenus à se reconstruire.

Comment êtes-vous devenu aumônier en prison ?

J’ai grandi dans le sud-ouest, où j’avais mon entreprise, mon équipe de rugby et ma vie de famille. Puis, ma vie a radicalement changé avant la quarantaine, j’ai eu comme un déclic. J’ai rejoint les frères dominicains et c’est avec eux que je vis aujourd’hui, dans leur couvent à Nice. Depuis toujours, ceux-ci ont une forte tradition d’aide aux personnes enfermées, c’est pourquoi je me suis investi dans la maison d’arrêt de Nice.

En quoi consistent vos interventions ?

J’interviens environ trois fois par semaine : il y a la messe du samedi, les visites aux arrivants et surtout les passages dans les cellules. Tout le monde est le bienvenu, peu importe la religion. Je souhaite avant tout donner des outils à ceux qui souhaitent se relever et s’en sortir. À vrai dire, on n’aborde pas forcément des sujets catho, d’autant que les pratiquants sont assez minoritaires. On peut discuter du dernier match de rugby, de la nouvelle série, de politique, de la vie en prison, ou alors prier ensemble… Il se peut parfois que les échanges deviennent houleux et que le ton monte, avec des détenus radicalisés par exemple. Mais comme je ne me laisse pas faire, l’échange est souvent constructif.

Qui fait la démarche ?

Les visites sont le plus souvent à la demande du détenu, mais il arrive aussi que je fasse le premier pas avec certains. Les arrivants sont souvent terrifiés, il est vraiment nécessaire que je les rencontre. Le problème, c’est que je n’ai pas assez de temps. Je pourrais rester jusqu’à minuit à discuter dans les cellules s’il le fallait. Ce travail est usant et loin d’être gratifiant mais je sais que je suis à ma place, c’est le plus important. Nous sommes plusieurs aumôniers à la maison d’arrêt mais par le passé, tous n’ont pas réussi. Certains ont essayé mais n’ont pas tenu. C’est un exercice où stress et violence sont omniprésents.

Certaines visites vous ont-elles marquées ?

Je me souviens très bien d’un détenu à Nice qui était au fond du seau. Il était incarcéré pour le meurtre de sa femme et venait d’apprendre la mort de son enfant. Ses vagues envies suicidaires commençaient à augmenter dangereusement. Mais par le dialogue, ce type a compris qu’il pouvait se relever et se pardonner ce qu’il avait fait. Un adage chrétien dit : « Haïs le péché,aime le pécheur », c’est la mentalité à adopter avec ces hommes. Certaines fois, il a aussi fallu que j’use de mon physique de rugbyman. Un jour, lors d’une messe, je vois arriver plusieurs jeunes musulmans. Je les accueille comme les autres mais je sais pertinemment pourquoi ils sont là : prendre à partie un pointeur qui vient toutes les semaines à l’office. Au beau milieu d’une prière, j’ai dû empoigner un des agresseurs pour séparer un début de bagarre. Je l’ai plaqué contre un mur et je lui ai dit : « tu penses que tu es irréprochable, toi? »

Quels sont vos rapports avec l’administration pénitentiaire ?

Nous sommes très appréciés par les surveillants car nous avons ce rôle d’accompagnement au quotidien. Nous sommes au courant de toutes les affaires, des embrouilles, et on désamorce beaucoup de conflits. Mais il faut aussi savoir que les directeurs de prison ont une peur bleue du suicide dans les cellules. L’aumônier agit beaucoup dans ce sens. Une simple visite par semaine peut remettre du baume au cœur. Lorsque l’on vient, les surveillants ont le temps de souffler, d’ailleurs ils attendent souvent les visites avec impatience. Eux aussi méritent beaucoup d’attention. Si l’on a aussi pu recenser des vagues de suicides chez les policiers et les gendarmes ces dernières années, je pense qu’il faut s’attarder sur les surveillants pénitentiaires.

Télématin
C’est un monde – Les prisons

diffusé le sam. 21.01.17 à 9h24 actualités & société | 33min  

Cette semaine, nous avons choisi un thème qui fait débat ici, en France : ce sont les prisons !
Mais à quoi ressemble l’univers carcéral, au-delà de nos frontières ? Quel est le quotidien des prisonniers dans les autres pays ? Existe-t-il des prisons qui se démarquent des autres ? Et comment se passe la réinsertion des détenus ? (Si jamais on pense à les réinsérer…). Pour le savoir, direction l’Inde, la Russie, le Brésil, puis la Grèce ! 4 pays, 4 exemples très différents.

cliquer sur le lien :

https://www.france.tv/recherche/?q=r%C3%A9insertion+d%C3%A9tenus

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